BASCULE · chapitre 10 · le travail

Des métiers qui vacillent

Le chapitre en entier, tel qu'il est dans le livre. Les petits numéros renvoient aux sources.

En janvier 2026, Anthropic, l'entreprise de l'IA Claude, lance Cowork : un agent, une IA qui travaille seule sur l'ordinateur, à qui l'on confie un dossier à synthétiser ou un contrat à analyser.98 Quelques semaines plus tard, quand Anthropic lui ajoute des modules pour des métiers précis, dont le droit, les actions des grands éditeurs de logiciels d'entreprise perdent en quelques jours des centaines de milliards de dollars en Bourse : les marchés comprennent que ces agents peuvent faire une part du travail que ces logiciels facturaient cher.99

En Bourse, les cours sont repartis au printemps.100 Dans les bureaux, le changement, lui, continue.

Je voudrais parler de ceux qui travaillent dans ces bureaux. Pas des ouvriers d'une usine qu'on délocalise, mais des gens qui, devant un ordinateur, produisent toute la journée des choses faites de mots, de chiffres, de lignes de code, d'images, de tableaux. J'appelle ici métiers de tokens ces métiers où l'essentiel de la valeur consiste à produire ou transformer des tokens : ces petits morceaux de texte, de chiffres ou de code que les IA lisent et écrivent désormais à la chaîne.

Si le métier que tu fais ou que tu vises consiste avant tout à produire des tokens, alors une partie de ce métier est déjà automatisable.
Et cette part grandit.

Cette phrase est dure. Mais elle est juste.

À l'inverse, deux familles de métiers vont mieux résister, pour l'instant.101

Les premiers sont les métiers de terrain, ceux qui demandent une présence physique dans un environnement imprévisible : le couvreur, le cuisinier, le mécanicien, l'infirmier, le pompier… Les robots progressent (chapitre 11), mais un toit qui fuit, un moteur qui fait un bruit bizarre ou un immeuble en flammes restent, pour quelques années encore, une affaire d'humains.

Les seconds sont les métiers réglementés : médecin, pharmacien, avocat, notaire, expert-comptable, architecte… Leur protection tient en un mot : la signature. Une IA sait déjà rédiger un acte de vente, aider à faire une ordonnance ou préparer un bilan, et souvent très bien. Mais sans la signature d'un professionnel diplômé, qui en répond devant la loi, ce travail ne vaut rien : l'acte n'existe pas. Une machine ne peut pas être tenue pour responsable. Ce qui est protégé, c'est l'expertise qui signe. Avec deux réserves. La signature protège celui qui signe, pas ceux qui préparaient ses dossiers, les clercs de notaire, les assistants, les jeunes collaborateurs. Et cette protection tient à la loi, qui peut changer.

Dans tous ces métiers, la part faite de textes et de documents (les dossiers, les comptes rendus, les recherches) est exposée comme ailleurs. Le reste l'est beaucoup moins. Pour l'instant.

Reste une question qu'on se pose rarement : à qui profite le temps gagné ? Si tu es salarié, payé au mois, et que l'IA te rend deux fois plus efficace, le gain va d'abord à ton employeur, sauf si tu le négocies. Si tu es payé à l'acte ou au résultat, comme un artisan, un indépendant ou un notaire, c'est toi qui le gardes, au moins tant que les prix ne baissent pas.102

Trois portraits

Voici trois portraits représentatifs, composés à partir de situations déjà visibles.

Camille, 28 ans, juriste dans un cabinet de droit des affaires. À l'embauche, on lui a confié des tâches dites « de junior » : lire des contrats, rédiger des notes de synthèse, vérifier les références. Soit l'essentiel de son temps, et le passage obligé pour devenir un jour juriste senior.

En 2026, son cabinet a déployé un outil basé sur l'IA, une de ces solutions qui ont fait paniquer la Bourse. L'outil lit les contrats, repère les clauses problématiques, rédige des notes de synthèse, vérifie les références. En quelques minutes. Pour presque rien.

Le cabinet n'a pas licencié Camille. Mais il n'embauchera pas, cette année, les deux nouveaux juristes juniors qu'il prévoyait de recruter. Camille est désormais sur des dossiers plus complexes. Elle est plus efficace. Elle est aussi plus seule. Et elle se demande comment, dans ce système, ceux qui sortent de la fac vont apprendre le métier, puisque ce sont les tâches d'apprentissage qu'on vient d'automatiser.

Samir, 35 ans, développeur web indépendant, autodidacte depuis dix ans. Son métier : transformer des cahiers des charges en sites web.

Fin 2025, il s'est mis à utiliser intensivement des agents IA. Il a divisé par trois le temps moyen pour livrer un projet et a doublé son chiffre d'affaires sans embaucher personne, parce qu'il prend trois fois plus de clients.

Mais il observe deux choses. D'abord, ses clients commencent à demander des prix plus bas, parce qu'ils savent que l'IA fait l'essentiel du travail. Ensuite, des clients qui auraient eu besoin de lui il y a deux ans utilisent maintenant directement les outils IA et se débrouillent seuls. Mal, mais assez pour leur petit projet.

Samir est un grand gagnant de la bascule. Il sait aussi qu'il pourrait être, dans quelques années, l'un de ses grands perdants.

Émilie, 42 ans, traductrice littéraire. Pendant vingt ans, elle a traduit de l'anglais vers le français des romans, des essais, parfois de la poésie. Métier lent, exigeant, mal payé, mais qu'elle aime.

Début 2026, deux de ses éditeurs lui ont proposé un nouveau contrat : l'IA fait une première traduction, elle révise. Tarif divisé par deux et demi. Elle a refusé. Trois mois plus tard, l'un de ces éditeurs lui a annoncé qu'il avait trouvé quelqu'un d'autre. Plus jeune, plus rapide, qui acceptait les conditions.

Elle n'est pas opposée à l'IA, qu'elle utilise pour ses brouillons. Son métier, c'est traduire un texte littéraire en respectant le rythme, le sous-texte, l'âme d'un auteur. Mais elle sait qu'il est en train d'être redéfini, et qu'il pourrait ne survivre qu'en petit artisanat. Comme le maréchal-ferrant après l'arrivée de l'automobile : il en reste, mais pour une clientèle de cavaliers et de passionnés.

A-t-elle eu tort de refuser ? Peut-être. Le mouvement, lui, ne l'attendra pas pour trancher.

Les interprètes, ceux qui traduisent à l'oral dans les conférences, les tribunaux, les hôpitaux, vacillent à leur tour. En mai 2026, OpenAI, l'entreprise de ChatGPT, a lancé une IA d'interprétation simultanée : elle traduit un orateur en direct, dans des dizaines de langues, pour quelques centimes la minute. La cabine, l'un des derniers sanctuaires d'un métier ultra-spécialisé, n'est plus à l'abri.103

Ce qui est commun à ces trois histoires

Dans aucun des trois cas, l'IA n'a « remplacé » personne. Camille travaille toujours. Samir gagne plus. Émilie continue à traduire. Pour l'instant.

Trois histoires, pas trois cas isolés. Anthropic, le fabricant de Claude, l'a constaté en regardant ce que ses utilisateurs demandent à son IA : dans un métier sur deux, au moins un quart des tâches y figurent déjà. Et dans les grandes entreprises, l'IA n'est plus une exception : la plupart l'utilisent déjà. Les plus petites s'y mettent plus lentement, mais le mouvement s'accélère.104

Le vrai changement n'est pas là. Il est plus discret, plus profond.

D'abord, tout ce qu'une IA fait bien perd de sa valeur, et les clients le savent. Rédiger une note juridique, traduire un contrat, coder un site simple : ce qui se facturait mille euros hier pourra se négocier bien moins cher demain.

Ensuite, les embauches de débutants commencent à ralentir, en silence. Licencier fait du bruit ; ne pas embaucher n'en fait aucun. Aux États-Unis, dans les métiers les plus exposés à l'IA, les 22–25 ans trouvent nettement moins d'emplois que prévu, et l'écart se creuse. Les plus expérimentés, eux, ne connaissent pas ce recul, et dans ces secteurs les salaires progressent même plus vite que la moyenne.105 En France aussi, depuis l'arrivée de ChatGPT, les embauches de jeunes en CDI ont reculé de plus d'un quart dans les métiers les plus exposés, bien plus que dans les autres. Ici comme là-bas, les chercheurs restent prudents : d'autres causes peuvent jouer, comme la hausse des taux d'intérêt, le télétravail ou l'essor de l'alternance, et rien ne montre encore d'emplois détruits. Mais c'est aux portes d'entrée que les premiers signes apparaissent.106 Et si l'on embauche moins de débutants, personne ne sait encore comment se formeront les experts de demain. C'est la question de Camille, à l'échelle d'un pays.

Enfin, ce qui prend de la valeur, ce n'est plus de produire des tokens. C'est de savoir diriger leur production. Formuler le bon objectif. Vérifier le résultat. Choisir entre dix variantes. Intégrer ce que produit la machine dans une stratégie plus large qui, elle, exige du jugement humain. Et surtout, en répondre : la machine, elle, ne signe pas.

Reste que les licenciements commencent à porter le nom de l'IA. Aux États-Unis, sur les huit premiers mois de 2026, c'est le motif le plus cité par les employeurs qui annoncent des suppressions de postes. Ce sont des annonces, pas une mesure de l'emploi ; mais le mot est sorti du non-dit.107

L'IA cachée des bureaux

Dans les grandes entreprises, une autre histoire se joue, plus contradictoire.

Dès 2023, Samsung en a fait l'expérience : des ingénieurs de sa division des puces électroniques ont collé dans ChatGPT du code confidentiel et des notes de réunion, pour aller plus vite. Trois fuites. Une enquête interne. Une interdiction.108

Beaucoup d'entreprises ont suivi : outils d'IA bloqués, connexions surveillées, chartes et sanctions.

Et puis, il y a ce qui se passe vraiment.

En 2026, une étude menée dans plus de deux cents entreprises le confirme : ce que les salariés confient à une IA contient souvent des données sensibles, et beaucoup y accèdent par leur compte personnel, hors de tout contrôle.109

C'est le shadow AI, l'IA dans l'ombre : l'équivalent professionnel de la triche scolaire du chapitre 8.

L'employeur interdit, pour des raisons de sécurité. Le même employeur attend des résultats, dans un marché où les concurrents qui utilisent l'IA livrent bien plus vite. Beaucoup de salariés ont fait leur calcul : ChatGPT en cachette, sur le téléphone personnel, et s'il le faut, le texte retouché à leur façon avant de le rendre, pour qu'on ne voie rien. Ils gagnent du temps qu'ils ne déclarent pas.

C'est la preuve que la bascule ne se décide plus par le haut. Une entreprise peut interdire. Elle ne peut pas empêcher : l'outil existe en version gratuite, il est dans toutes les poches, et il fait gagner un temps précieux. Interdire rend l'usage clandestin, donc plus dangereux.

Les entreprises les plus lucides sont passées de l'interdiction à l'encadrement : versions sécurisées, formation, et le choix d'autoriser ce qui peut l'être plutôt que de pourchasser le reste. Plus coûteux, mais le seul chemin viable.

Que tu t'apprêtes à entrer sur le marché du travail ou que tu y sois déjà, en alternance ou en poste, deux choses à garder en tête. Ne crois pas ton poste à l'abri parce que ton employeur interdit l'IA : tes collègues s'en servent probablement, en cachette ou ouvertement. Et si tu l'utilises toi-même, ne donne pas à une IA des informations que tu ne donnerais pas à un journaliste extérieur. Le shadow AI n'est pas seulement risqué pour l'entreprise. Il l'est aussi pour toi, le jour où une fuite remontera jusqu'à ton compte personnel.

Ce temps gagné en cachette éclaire un refrain que tu entendras partout : l'IA coûterait cher aux entreprises et ne rapporterait rien. Début 2026, une grande enquête menée auprès de milliers de dirigeants semble le confirmer : près de neuf sur dix ne voient encore aucun effet de l'IA sur leur productivité.110 Le constat est exact. La conclusion, « ça ne marche pas », est paresseuse. En 1987, face au même refrain, l'économiste Robert Solow ironisait : « on voit l'ère de l'informatique partout, sauf dans les statistiques de productivité ».111 Dix ans plus tard, la productivité américaine décollait enfin, tirée surtout par l'informatique, une fois les entreprises réorganisées autour de l'outil.112 Même Solow, qui deviendra prix Nobel quelques mois après cette phrase, n'avait pas vu venir la vague. Un outil se déploie en semaines, une organisation change en années. Et je crois qu'une partie des gains existe déjà, captée par des salariés discrets, invisible dans les tableaux de bord.

La santé, avec ou sans médecin

Tous les métiers ne sont pas des « métiers de tokens ». Mais presque tous ont une part de tokens. Et c'est cette part-là qui bascule en premier, y compris dans les métiers où l'on touche, où l'on rassure, où l'on soigne.

La cabine de téléconsultation en est l'exemple le plus visible : plusieurs milliers en France, surtout en pharmacie, où des instruments connectés prennent les mesures et où un médecin diagnostique à distance. Chez Tessan, l'un des principaux exploitants de ces cabines, l'IA dialogue depuis 2025 avec le patient avant la connexion du médecin et prépare son dossier ; la décision, revendique Tessan, reste au médecin.113 La France manque de généralistes dans bien des régions : ce sont les fameux déserts médicaux. Quand l'attente se mesure en semaines, l'IA en première ligne, avec validation humaine, devient difficile à écarter.

L'IA médicale avance aussi par un chemin plus discret : l'ordinateur du médecin. En avril 2026, le CHU de Bordeaux, l'hôpital universitaire de la ville, adopte MedGPT, l'assistant d'une start-up bordelaise. Le médecin demande si deux médicaments font bon ménage, ou quelle dose donner à un patient âgé ; en quelques secondes, il obtient une réponse appuyée sur les recommandations officielles françaises. D'autres hôpitaux l'ont adopté depuis.114

Ce n'est pas un remplacement. C'est un déplacement : l'IA cherche l'information, le médecin décide. Le patient gagne du temps, et un système de santé qui manque de médecins tient mieux le choc. Mais les jeunes médecins retrouvent la question de Camille, la juriste : si l'IA fournit la réponse, comment apprend-on encore à poser un diagnostic ?

Pendant ce temps, beaucoup de patients, surtout les plus jeunes, consultent l'IA directement, sans médecin entre eux et l'écran. Selon une enquête publiée en mai 2026 par la Fondation Jean-Jaurès et Doctolib, auprès de ses utilisateurs, trois jeunes de 18 à 24 ans sur quatre ont déjà interrogé une IA sur leur santé, et une partie renonce ensuite à voir un médecin. Les étudiants le font plus encore, et le rapport y voit l'effet du coût et du manque de rendez-vous : trouver un médecin disponible relève du parcours du combattant ; l'IA, elle, répond tout de suite.115

Est-ce risqué ? Oui, mais pas là où on le croit. Sur un grand test américain, fait de cas médicaux décrits par écrit, la plupart des erreurs graves de l'IA sont des oublis : le danger n'est pas ce qu'elle invente, c'est ce qu'elle ne dit pas. Et toutes les IA ne se valent pas. Utilisée seule, la moins bonne aurait pu exposer le patient à un dommage grave dans près d'un cas sur quatre. Mais les meilleures font mieux que des médecins généralistes sur les cas de ce test.

Mais le plus troublant est ailleurs. La même étude a comparé trois situations : des médecins généralistes sans IA, d'autres aidés par l'IA, et l'IA seule. Avec l'IA, les médecins faisaient mieux que sans elle. Mais, sur ce test, beaucoup d'IA utilisées seules faisaient mieux encore, car les médecins écartaient souvent les bonnes recommandations de l'IA.

Une limite, de taille : ces cas étaient sur le papier. Face à un vrai patient, le médecin capte aussi, souvent sans même s'en rendre compte, ce qu'aucun dossier ne dit : un geste, un regard, une attitude, le ton de la voix… la communication non verbale. Les médecins le confirment : c'est souvent là qu'ils trouvent la bonne question à poser. Ces tests ne mesurent pas cela.

Le débat n'est plus « IA dangereuse contre médecin fiable ». Il porte sur le cadre, et sur un médecin qui sait encore reconnaître quand la machine a raison.116

Cent fois plus rapide, et bien moins cher

Combien de tâches professionnelles l'IA peut-elle vraiment faire ? OpenAI a publié en 2025 un grand test : plus d'un millier de tâches tirées de dizaines de métiers, conçues par des professionnels expérimentés, dont une partie a été notée par d'autres experts, sans savoir si le travail venait d'un humain ou d'une machine. Dès la première mesure, les experts jugeaient le travail des meilleures IA aussi bon que celui des humains, ou meilleur, sur près de la moitié des tâches. Au printemps 2026, c'était plus de huit tâches sur dix, selon OpenAI. Et la machine va environ cent fois plus vite qu'un expert, pour bien moins cher, si on exclut le temps qu'un humain passe à relire ce qu'elle a produit.

Mais une série de tâches ne fait pas un métier. Le test portait sur des travaux ponctuels, bien définis à l'avance. Un métier, c'est aussi choisir quoi faire, s'organiser avec les autres, gérer l'imprévu, répondre de ses décisions. Tout ne s'automatise pas. En 2026, l'IA remplace rarement un salarié entier : elle prend en charge une partie de ses tâches, et change le reste. Des entreprises se servent déjà de ces IA avancées, mais, d'après ce que je vois, peu leur confient des tâches entières. Elles le feront de plus en plus.117

La question qui dérange

Nos sociétés sont organisées autour d'une idée simple : travailler donne un revenu, un statut, une identité. Si une part importante des métiers de bureau devient automatisable dans les dix prochaines années, que deviennent les millions de personnes dont le métier vacille ?

En France, ce choc frapperait le cœur même du modèle social. Notre protection sociale (chômage, retraites, santé) est financée pour plus de la moitié par des cotisations prélevées sur les salaires, et une bonne part du reste vient d'un impôt, la CSG, prélevé lui aussi surtout sur la feuille de paie.118 Si l'IA remplace des salariés, ou rogne ce qu'ils gagnent, les recettes baissent au moment où les besoins montent : plus de chômeurs à indemniser, plus de reconversions à financer. L'hebdomadaire britannique The Economist a fait le calcul : si la part des salaires dans la richesse nationale reculait de dix points, le déficit public de l'Italie doublerait, et la France ne s'en tirerait guère mieux.119 Tôt ou tard, la solidarité devra reposer sur autre chose que le seul travail.

Une idée revient souvent : taxer l'IA. C'est plus difficile qu'il n'y paraît. Un robot se compte, il est là, dans l'usine. Une IA est un logiciel, le plus souvent loué à une entreprise américaine, qui tourne sur des serveurs à l'étranger. Que taxer ? L'abonnement, le temps de calcul, le travail qu'elle remplace ? Ce dernier, personne ne sait le mesurer. Et un pays qui la taxe seul risque de pénaliser d'abord ses propres entreprises. Ce qu'on taxera à la place des salaires n'est pas une question technique : c'est un choix politique, et ta génération aura son mot à dire.

Pour ceux dont le métier vacille, plusieurs réponses circulent.

La première dit : de nouveaux métiers vont apparaître, comme toujours. En partie vrai : Internet a fait fondre le nombre d'agents de voyage et fait naître les créateurs de contenu. Mais Internet automatisait la diffusion de l'information ; l'IA automatise une partie de la pensée, et bien plus vite. « La première phase de la révolution industrielle a duré quatre-vingts ans, rappelle l'économiste Daron Acemoglu, prix Nobel d'économie. Aujourd'hui, la même chose se joue en un ou deux ans, dans de nombreux secteurs à la fois. »120 Rien ne garantit que les métiers détruits soient remplacés au même rythme, ni pour les mêmes personnes : l'agent de voyage de cinquante ans n'est pas devenu créateur de contenu.

La deuxième réponse dit : il faut former les gens en masse, les aider à changer de métier et les protéger pendant le passage. Juste. Mais nos programmes de reconversion sont faits pour des usines qui ferment, une région à la fois, pas pour un choc qui ferait vaciller des millions d'emplois en même temps.

La troisième réponse dit : il faut repenser le lien entre travail et revenu. Verser à chacun une somme sans condition (le revenu universel), travailler moins pour que chacun ait du travail, partager ce que les machines font gagner. Sam Altman, le PDG d'OpenAI, a aidé à financer une grande expérience aux États-Unis : pendant trois ans, mille personnes aux revenus modestes ont reçu mille dollars par mois, sans condition. Résultat : plus d'autonomie, mais pas de meilleurs emplois, et un mieux-être qui s'estompe au bout d'un an. Altman lui-même dit, au printemps 2026, ne plus croire au revenu universel autant qu'avant : il préfère que chacun possède une part de ce que l'IA rapporte. L'idée n'est pas réfutée ; elle n'est plus une réponse simple.121

La quatrième voie, protéger les emplois par la loi, n'est plus une idée : elle prend forme en Chine, dans les tribunaux. Fin avril 2026, la justice de Hangzhou a rendu public un jugement, confirmé en appel : une entreprise ne pouvait ni licencier un salarié ni baisser son salaire au seul motif que l'IA faisait son travail à moindre coût. Pour le juge, passer à l'IA est un choix de l'entreprise, pas un événement imprévisible qui s'impose à elle. Derrière, je crois, il y a la politique : avec un chômage des jeunes très élevé, Pékin redoute avant tout les troubles sociaux. La Chine est, à ma connaissance, la seule grande puissance où un tribunal a jugé que l'arrivée de l'IA ne suffit pas, à elle seule, à licencier.122

Une cinquième voie passe par la négociation. Quatre mois plus tard, aux États-Unis, des salariés de Blizzard, le studio de jeux vidéo qui a créé World of Warcraft, ont ratifié leur premier accord avec la direction : l'entreprise doit désormais « discuter, évaluer et négocier » l'usage de l'IA au travail.123 Et un salarié licencié garde pendant quatorze mois le droit d'être rappelé sur un poste qui se libère : ce qui dépendait du bon vouloir de l'entreprise devient un droit écrit. À Hangzhou, la protection est venue d'en haut, d'un juge ; chez Blizzard, les salariés l'ont arrachée d'en bas.

Je ne vois pas de solution magique parmi ces cinq : il faudra sans doute en combiner plusieurs, et vite.

Le marché du travail dans lequel tu entres change plus vite que celui de tes parents. Plus vite, sans doute, que celui de toutes les générations d'avant. C'est une raison de regarder froidement ce qui se passe, et de choisir ce que tu apprends en sachant qu'aucun métier de tokens ne te garantit dix ans tranquilles. Choisir un métier où comptent tes mains (le terrain) ou ta signature (les professions réglementées) aide. Mais ce qui te protège le plus, c'est l'autonomie intellectuelle dont parlait la conclusion de la Partie 1, comprendre par toi-même, pour pouvoir changer de voie quand la tienne bouge.

Ce chapitre est l'un des 22 de BASCULE. Le livre entier est gratuit, à lire, à envoyer, à imprimer.

Lire aussi le chapitre 8, L'école qui ment à elle-même · Lire aussi le chapitre 9, L'ami invisible · Lire aussi le chapitre 14, La fracture cognitive : plus fort, ou plus dépendant ? · Retour au site