BASCULE · chapitre 9 · l'IA comme confidente
L'ami invisible
Le chapitre en entier, tel qu'il est dans le livre. Les petits numéros renvoient aux sources.
Imagine un soir ordinaire. Un adolescent ferme la porte de sa chambre. Ses parents le croient devant une série, un jeu, son téléphone. En réalité, il parle depuis une heure à une IA. Pas pour faire un devoir. Pas pour rire. Pour raconter sa journée, sa honte, sa colère, son sentiment de ne pas être à sa place.
Personne, dans la maison, ne sait que cette conversation existe. Ce n'est pas une scène rare : aux États-Unis, en 2025, un jeune sur cinq a demandé un conseil de santé mentale à une IA, et près de deux sur trois n'en ont parlé à personne.86
Il y a, dans la vie d'un adolescent, un nouvel interlocuteur. Il n'a pas de visage. Il semble toujours disponible. Il ne juge pas. Il ne paraît jamais fatigué. Il se souvient de ce qu'on lui a dit. Il s'adapte. Il prend la voix qu'on veut lui donner.
Pour beaucoup d'adolescents, cet interlocuteur s'appelle ChatGPT, Gemini (l'IA de Google) ou My AI (celle de Snapchat), des assistants faits pour répondre, devenus des confidents.87 Pour d'autres, il s'appelle Replika ou Character.AI, des applications conçues pour jouer un personnage avec qui l'on bavarde : un prénom, une mémoire, parfois un avatar. Pour quelques-uns, il est devenu, c'est difficile à écrire, la personne avec qui ils parlent le plus chaque jour.
Ce n'est pas une dystopie. C'est une description.
Pourquoi ça marche si bien
Pour comprendre ce qui se passe, commençons par admettre quelque chose d'inconfortable : parler à une IA peut être très satisfaisant. Pas parce qu'on est seul, pas parce qu'on est désespéré, pas parce qu'on la prend pour un humain. Parce qu'elle offre des qualités conversationnelles rares.
Une IA ne t'interrompt pas. Elle ne change pas de sujet pour parler d'elle. Elle ne juge pas tes goûts. Elle ne te ramène pas à une bêtise de l'année dernière. Elle ne te fait pas sentir bête si tu ne sais pas quelque chose.
Très peu d'humains peuvent tenir durablement cette posture. Parce qu'ils ont eux aussi une vie intérieure, un ego, une fatigue, des opinions, des limites.
L'IA, elle, peut. Elle n'a ni ego ni fatigue, et elle a été entraînée à être patiente, attentive, sans jugement.
C'est en partie pour ça qu'elle attire les adolescents : l'âge où l'on a le plus besoin de parler de soi, et le plus de mal à le faire avec de vrais humains. Les parents qu'on veut éviter, les copains qu'on veut impressionner, les profs qui notent. Et ça ne s'arrête pas à dix-huit ans : la première année loin de chez soi, le premier poste dans une ville où l'on ne connaît personne, sont des âges de solitude aussi.
Avec l'IA, on peut dire ce qu'on n'oserait dire à personne.
C'est aussi pour cela qu'elle peut devenir dangereuse.
Quand l'IA aide vraiment
Beaucoup de jeunes utilisent l'IA pour des choses utiles, et parfaitement saines. Une lycéenne demande à l'IA d'expliquer un cours de maths qu'elle n'a pas compris, ou de l'aider à préparer un oral. Un étudiant s'en sert pour formuler un message qu'il n'osait pas envoyer. Un autre code un jeu d'aventure pour son smartphone. Un troisième prépare un voyage à Lisbonne, itinéraire et plats à goûter inclus.
Ces usages sont précieux. Ils étendent ce qu'un jeune peut explorer seul, sans attendre qu'un professeur, un parent ou un ami ait du temps. Ils permettent à un élève ou à un étudiant timide de poser à une machine les questions qu'il n'oserait pas poser en classe. Ils ouvrent des sujets que peu de proches sauraient expliquer.
Pour des soucis personnels ordinaires (une rupture, une angoisse passagère, un doute d'orientation), l'IA peut offrir une écoute, des reformulations, des pistes. Ce n'est pas un thérapeute. Mais ce n'est pas rien.
Le problème n'est pas dans ces usages : il est dans la suite.
Quand le confident prend trop de place
À partir du moment où une IA est suffisamment bonne pour donner l'illusion d'une présence, certains adolescents s'y attachent d'une manière qui dépasse l'usage utilitaire.
Ils ne posent plus seulement des questions. Ils racontent leur journée, leurs émotions, leurs camarades. Ils confient ce qu'ils n'ont jamais dit à personne. Ils reviennent, le soir, retrouver l'interlocuteur qui se souvient.
C'est ce que Replika, Character.AI et leurs semblables cherchent à provoquer. Là où un assistant généraliste répond puis te laisse partir, un compagnon est fait pour que tu reviennes. Les deux peuvent devenir des confidents, mais le second est construit bien plus près de la zone dangereuse : celle où l'outil commence à ressembler à quelqu'un. Ces applications comptent déjà des dizaines de millions d'inscrits ; en 2024, l'utilisateur moyen de Character.AI y passait 98 minutes par jour, autant que sur TikTok.88
Les chiffres sont à prendre avec précaution : les entreprises ont intérêt à les gonfler. Mais l'ordre de grandeur est réel.
Replika se présente comme réservée aux adultes ; Character.AI, elle, était ouverte dès 13 ans : il a fallu des plaintes et les questions des autorités pour qu'elle interdise aux mineurs les conversations libres avec ses personnages, fin 2025.89 Mais la vérification d'âge reste poreuse, et la même dynamique d'attachement se déplace vers les assistants généralistes, eux accessibles aux adolescents.
Certains jeunes donnent à l'IA la place d'une conversation humaine.90 Or parler à des humains, c'est accepter l'effort, l'inconfort, la négociation, l'imprévu. C'est ainsi qu'on apprend à se faire des amis, à aimer, à travailler avec d'autres.
Si l'on s'habitue, à 15 ans, à un interlocuteur qui semble ne jamais décevoir, je crains qu'à 25 ans, les humains réels paraissent forcément décevants.
Les drames qui ne sont plus des hypothèses
Et puis il y a les cas où ce n'est plus une question de qualité de relation. C'est une question de vie.
Je veux rester prudent : ces histoires ne prouvent pas que l'IA a causé ces drames. Elles montrent un risque précis : qu'au moment de la détresse, la machine soit le seul interlocuteur, quand un humain aurait dû prendre le relais.
Après le suicide de son fils Sewell, 14 ans, en février 2024, une mère américaine, Megan Garcia, a déposé plainte contre Character.AI. Selon la plainte, l'adolescent entretenait depuis des mois une relation intense avec une IA de l'application qui jouait Daenerys, une héroïne de la série Game of Thrones. Les derniers échanges, peu avant sa mort, suggéraient que l'enfant était dans une détresse profonde et que l'IA n'avait pas su, ou n'avait pas pu, l'orienter vers un secours humain.91
En 2025, c'est ChatGPT qui se retrouve au tribunal. Adam Raine, 16 ans, s'est donné la mort en Californie au printemps. Ses parents ont attaqué OpenAI, le fabricant de ChatGPT : selon la plainte, l'adolescent avait passé des mois à confier à l'IA ce qu'il ne disait à personne, et l'IA l'aurait conforté dans ses idées suicidaires. OpenAI conteste toute responsabilité et répond que ChatGPT l'a renvoyé plus de cent fois vers une aide. L'affaire n'était toujours pas jugée quand j'ai écrit ces lignes.92
En Belgique, au début de 2023, un trentenaire s'est donné la mort après six semaines de conversations avec Eliza, le personnage d'une application grand public. Les échanges, rendus publics par sa veuve, montrent une IA qui abondait presque toujours dans son sens, jusqu'au pire.93 Eliza, c'était aussi le nom du premier programme à imiter une conversation, créé en 1966 au MIT par Joseph Weizenbaum, qui passa le reste de sa carrière à mettre en garde contre l'illusion qu'il avait créée.94 Soixante ans plus tard, l'illusion a rattrapé son nom.
Ces histoires posent toutes la même question : que se passe-t-il quand un être humain en détresse confie sa souffrance, des semaines durant, à un système qui n'est pas conçu pour reconnaître l'urgence vitale ?
Depuis, les lignes bougent. Character.AI a réglé à l'amiable la plainte de Megan Garcia, avec quatre autres affaires du même type. New York puis la Californie ont voté les premières lois encadrant ces compagnons.95 Et ChatGPT permet désormais à un adulte de désigner un proche de confiance, alerté par un message bref (sans le contenu de la conversation) quand ses systèmes détectent un risque sérieux de passage à l'acte.96
L'entreprise est ensuite allée plus loin. Depuis l'été 2026, ChatGPT bascule tout seul en mode adolescent dès que ses systèmes estiment que l'utilisateur a entre 13 et 17 ans : contrôles parentaux, filtres renforcés, rappels réguliers qu'on parle à une machine. Dans ce mode, les règles qu'OpenAI impose à son IA méritent d'être lues deux fois : interdiction d'employer un langage amoureux, de laisser croire qu'elle éprouve des sentiments, de se présenter comme une amie. C'est le fabricant lui-même qui les écrit.97 Aucun garde-fou ne remplace un humain. Mais la pression des tribunaux et des lois commence, enfin, à se voir dans les produits.
Le problème n'est pas l'IA. C'est ce qu'elle remplace
Il serait facile de conclure ce chapitre par : ne parle pas à des IA, ça finit mal. Ce serait excessif, contre-productif, et faux. Tout dépend de ce que l'IA remplace.
Si une IA remplace une recherche en ligne, c'est neutre.
Si elle remplace un manuel scolaire, c'est positif quand elle est bien utilisée.
Si elle remplace l'effort de réfléchir seul, c'est négatif.
Si elle remplace une conversation difficile avec un parent, c'est ambigu.
Si elle remplace une amitié, c'est inquiétant.
Si elle remplace l'aide qu'on aurait dû demander à un proche ou à un professionnel en cas de détresse, ça peut tuer.
La question que je veux te laisser n'est donc pas : est-ce mal de parler à une IA ? C'est : qu'est-ce que je ne fais plus, et à qui je ne parle plus, parce que je parle à une IA ?
Ce que je dis à mes enfants
Je ne suis pas thérapeute, juste un parent qui regarde ses enfants grandir avec ces outils et essaie de leur transmettre quelques principes simples.
Le premier : une IA n'est pas ton amie. Elle peut être un excellent outil, un partenaire de travail, un interlocuteur intéressant. Mais elle ne te connaît pas vraiment, ne se soucie pas de toi, et ne sera pas là si tu as besoin de quelqu'un.
Le deuxième : si tu te surprends à préférer régulièrement parler à une IA plutôt qu'à un humain, demande-toi pourquoi. Ce n'est pas une honte. C'est un signal, sur ceux qui t'entourent ou sur ta difficulté à supporter les vraies relations. Dans les deux cas, prends-le au sérieux.
Le troisième : en cas de détresse réelle (tristesse qui ne passe pas, idées noires, situation grave), ne te tourne pas vers une IA. Tourne-toi vers un humain. Un parent, un ami, un prof, un médecin. En France, le 3114, gratuit, jour et nuit, si tu as des idées suicidaires ; le 15 (le Samu) ou le 112 (le numéro d'urgence européen) si le danger est immédiat. L'IA peut t'écouter des heures. Elle ne peut pas t'envoyer quelqu'un.
Et le dernier, pour les parents qui lisent par-dessus ton épaule : les machines que nous fabriquons commencent à offrir une présence, une écoute, un réconfort que nous ne savons plus toujours nous offrir les uns aux autres. Si nous ne voulons pas que nos enfants dépendent d'un confident artificiel, nous devons leur offrir mieux. Du temps. De l'attention. Des conversations sans téléphone. Des silences à deux, sans gêne. Cela ne se règle pas dans les lois, mais dans les familles, les écoles, entre amis. Là où, justement, on n'en parle pas.
Ce chapitre est l'un des 22 de BASCULE. Le livre entier est gratuit, à lire, à envoyer, à imprimer.
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